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Ceux qui aiment le football, et ils sont nombreux, ne le verront plus jamais de la même façon après avoir lu Comment truquer un match de foot. Declan Hill, l'auteur de cette remarquable enquête, qui a duré huit longues années, dévoile au grand jour combien la corruption et les matches truqués au plus haut niveau sont légion. En Asie, en Afrique mais aussi en Europe, Declan Hill met à jour et décrypte la structure et les mécanismes des mafias du jeu, ce que les joueurs de football et les arbitres font (ou ne font pas) pour influencer les résultats de leurs matches. Durant ses huit années d'enquête, qui l'ont mené sur tous les continents, Declan Hill a interrogé des gens peu fréquentables, notamment des parieurs illégaux qui brassent des millions de dollars ou encore des tueurs à gages de la mafia, mais aussi des joueurs internationaux ainsi que de prestigieux dirigeants dont Sepp Blatter, le président de la FIFA. Ce dernier se posera très certainement beaucoup de questions à la lecture du document exclusif que nous vous présentons ci-contre. Il est ici clairement révélé qu'au moins trois résultats de matches de la dernière Coupe du monde en Allemagne étaient connus de l'auteur et d'autres personnes avant que ces matches ne soient joués! L'équipe du Ghana, qui termina deuxième du groupe E derrière l'Italie, mais devant les Tchèques et les Américains, est au centre des débats. L'intégrité de certains joueurs des Blacks Stars est remise en cause. Dans ce même document, Hill met en scène un certain Lee Chin. Le nom de ce truqueur professionnel, très connu des joueurs et bookmakers asiatiques, a été volontairement modifié. Ce Lee Chin a ainsi été associé aux plus grands procès de trucage de ces dix dernières années.
Voici donc un des extraits les plus fracassants du livre choc de la rentrée.
"Le trucage de certains matches de la Coupe du monde de 2006 fut décidé dans un Kentucky Fried Chicken du nord de Bangkok. Ils étaient quatre assis à une table. Un grand Noir athlétique, habillé d'un tee-shirt moulant et d'un jean, et trois Asiatiques : Chin et deux jeunes Chinois. Ils s'étaient donné rendez-vous à 12 heures, le 25 mai 2006 et discutèrent pendant une heure et vingt minutes. À 12h10, un grand Blanc, qui portait une chemise froissée, s'assit à une table toute proche. Il avait l'air épuisé et semblait avoir des problèmes avec ses téléphones portables, il sortit plusieurs fois pour essayer de les faire marcher. Les quatre hommes discutaient de la façon de truquer les matches des derniers tours de la Coupe du monde 2006. Il y avait un tel décalage entre ce centre commercial anonyme au nord de Bangkok et ce que faisaient ces homme. Le grand Blanc, c'était moi. J'essayai d'enregistrer la rencontre avec mes téléphones dans lesquels j'avais installé du matériel adéquat. Mais, malheureusement, ma caméra cachée ne fonctionnait pas, j'en étais donc réduit à prendre des photos avec mon téléphone. Je dus demander au manager du KFC de baisser la musique pop que crachaient les haut-parleurs, pour pouvoir enregistrer quelque chose. Je faisais semblant d'avoir un problème de téléphone, ce qui me permettait d'essayer de faire des images des quatre hommes ensemble, sans me faire repérer ni par eux ni par leurs sbires qui étaient sûrement dans les parages. C'était un travail épuisant. Je faisais semblant de lire le journal tout en écoutant leur conversation, je regardais ma montre comme un homme d'affaires étranger qui attend un coup de fil. Puis, de temps en temps, je prenais mon téléphone, je passais un coup de fil imaginaire, je parlais dans le vide en essayant de prendre une photo qui avaient décidé de gagner plein d'argent en détruisant le rêve de millions de gens.Leur conversation portait sur la façon dont ils allaient arnaquer le marché du jeu. D'après ce que j'ai entendu et ce que Chin m'a dit ensuite, l'homme noir était le coursier d'une équipe et il disait qu'il y avait des responsables et des joueurs de son pays qui étaient prêts à considérer l'idée de saboter un match. Mais Chin et ses associés n'avaient pas assez d'argent pour le versement initial qui sert à s'assurer la confiance de l'équipe. Le coursier était prêt à travailler avec eux. Ils avaient déjà travaillé ensemble et ils avaient confiance. Mais il lui fallait "le pourboire" pour convaincre les membres corrompus de l'équipe. La somme dépend du niveau du match.
Pour une rencontre locale, ou un championnat junior, mille dollars par joueur suffisent. Mais pour une Coupe du monde c'est autre chose. Le coursier demandait au moins 100000 $, pour tout le réseau.Chin voulait le présenter à d'autres "investisseurs" qui auraient l'argent, il abandonnerait le trucage et prendrait une commission. Le coursier ne voulait pas. Il ne connaissait pas ces gens et ça allait être difficile de gagner sa confiance. D'un autre côté, le coursier disait que deux responsables de l'équipe voulaient faire partie du deal et Chin n'aimait pas ça. Ils disaient qu'ils avaient déjà travaillé avec cette équipe et qu'ils connaissaient les joueurs. Au stade où ils en étaient, ils n'aimaient pas du tout l'idée de faire participer les responsables. Ils examinèrent tous les cas de figure. Pendant ce temps-là , j'essayais d'écouter leurs arguments le plus discrètement possible, en essayant de rester dans mon rôle d'homme d'affaires débordé. On ne peut pas rester trop longtemps dans un KFC sans attirer l'attention. Je finis mon repas et je lus chaque ligne du tabloïd que j'avais acheté, deux fois. Tout à coup, un jeune couple vint s'asseoir entre leur table et la mienne. Je faillis leur taper dessus. Je me levai, passai devant eux et c'est à ce moment-là que j'ai entendu une conversation sur les gardiens de but. Je m'arrêtai devant la porte et commençai à prendre désespérément des photos du groupe. À 13h20, ils se levèrent et partirent. Chin s'en alla avec un des Chinois et l'homme noir avec le plus jeune. Il ne me regarda pas. J'essayais d'éviter de le regarder. Je regardai le Noir, en essayant de retenir un maximum d'informations.
À 13h59, je reçus un coup de fil. C'était Chin qui exultait : ils avaient résolu leurs problèmes. Le trucage allait se faire. J'étais resté en contact avec Chin durant l'hiver et le printemps 2006. Il avait parlé du trucage de la Coupe du monde et le pays qui revenait sans cesse était le Ghana. D'après lui, en 2004, aux Jeux olympiques d'Athènes, des personnes de son groupe avaient réussi à s'approcher de l'équipe du Ghana et leur avaient fait saboter leur dernier match, contre le Japon. Je ne savais pas ce que valait l'équipe du Ghana car je ne la connaissais pas, Chin se moqua de moi.
"Tu crois que le Japon aurait pu battre le Ghana ? Tu rigoles, c'est une bonne équipe. J'ai payé un joueur 15000 $ [en prépaiement]. Je sais tout de suite s'ils vont accepter un pot-de-vin ou non. S'ils disent qu'ils veulent bien me voir, c'est que c'est bon. Le match m'a coûté 550000 $."
Le 12 juin, le Ghana rencontrait l'Italie. D'après Chin, ce match serait truqué, il dit que les joueurs corrompus de l'équipe le saboteraient. L'Italie devait battre le handicap (point spread), elle devait gagner d'au moins deux buts. Je courus chez moi, au nord d'Oxford, pour regarder le match. Depuis l'ouverture du championnat à Munich, je regardais les matches par pur plaisir. J'avais très envie de voir l'Italie, une grande équipe, mais qui avait aussi porté en son sein l'horrible Moggi et ses matches truqués et qui l'avait laissée se faire humilier par une petite équipe africaine. (...) La caméra venait de faire un panneau sur les bancs de touche de l'équipe du Ghana. Là , juste derrière l'entraîneur, Ratomir Dujkovic, parmi un groupe de responsables officiels, j'aurais pu jurer avoir vu l'homme du KFC de Bangkok. J'attendis, en espérant que le réalisateur recadre le banc, mais il ne le fit pas et je passai le reste du match à tourner la tête bizarrement, comme pour voir derrière le cadre de la télévision. Les Ghanéens jouaient bizarrement : parfois très élégamment, le milieu de terrain contrôlait le ballon, ils se faisaient de belles passes puis, arrivés devant le but italien, l'attaquant semblait toujours rater son coup ou bien mettait le ballon en touche.
L'esprit du jeu aussi était bizarre, ils ne se faisaient pas signe et ne se tapaient pas dans la main quand ils étaient sur le terrain. Leurs visages étaient morts. L'équipe avait 53% de possession de la balle, mais elle n'en faisait rien. Un joueur ghanéen faillit même, plusieurs fois, mettre la balle en touche dans les 35 mètres. Je pensais à ce que Chin m'avait dit sur la façon de perdre un match. Comment l'équipe corrompue devait garder le ballon, faire de petits trucs, puis la donner à l'autre équipe. Les buts italiens [2-0, ndlr] ne furent même pas dus aux prouesses de leurs attaquants, mais plutôt aux erreurs idiotes de la défense adverse. Après le match, les commentateurs de la BBC firent des remarques cinglantes sur le Ghana, surtout Martin O'Neill, ancien joueur et maintenant directeur d'Aston Villa de la Premier League anglaise et qui ressemble à un prêtre. Il fut particulièrement dur : "Ils n'ont aucune excuse", dit-il à propos du premier but. "Ils ont eu des avertissements pendant toute la première mi-temps... Ils ont été punis." C'était tellement subjectif. Peut-être que les joueurs étaient trop nerveux pour ce genre de championnat. Je n'avais jamais vu cette équipe jouer et peut-être que cette énergie avait toujours été la leur. Cela dit, le résultat était exactement celui que Chin avait annoncé : l'Italie avait gagné par deux buts, assez pour enregistrer une perte sur le marché du jeu asiatique. Au jour d'aujourd'hui, je n'ai pas de certitude en ce qui concerne ce match, mais en le regardant, j'avais griffonné mon opinion sur un bout de papier en grosses lettres capitales : CE MATCH EST TRUQUE.
Je retournai dans ma chambre, loin de tout ce carnaval et j'appelai Chin. Il était de retour à Bangkok avec ses associés et nous nous appelions tous les deux jours. Le 25 juin, deux jours avant le match contre le Brésil [1/8 de finale, ndlr], nous nous parlâmes en regardant l'Équateur jouer contre l'Angleterre à la télévision. Chin me dit qu'un de ses amis avait aidé à truquer le match. Le problème c'est que les Anglais étaient tellement nuls qu'il leur était même difficile de battre une équipe complaisante. Mais il avait des nouvelles du match Brésil-Ghana. Chin : "Oui, oui, mon ami m'en a parlé. Il m'a appelé et ils sont intéressés par le match Ghana-Brésil.
Hill : Le Brésil va gagner ?
Chin : Le Ghana va perdre. Ils vont s'arranger avec le Brésil.
Hill : Vraiment ?
Chin : Oui, c'est confirmé.
Hill : Confirmé, confirmé ?
Chin : Absolument. 100% confirmé.
Ils disent qu'ils veulent vraiment faire affaire avec le Brésil.
Hill : Mais je ne comprends pas
pourquoi ils feraient cela. Ils sont payés par l'Association de football.
Chin : Oui. [rires] Mais il faut que tu saches que parfois, au football, il y a des joueurs... qui veulent faire des affaires... Aujourd'hui mon ami m'a dit qu'ils avaient arrangé le match Equateur-Angleterre pour gagner 2 à 0.
Hill : Oui, je ne sais pas, je suis en train de regarder le match et les Anglais ont l'air bien moins bons que les Équatoriens. Ils sont bons, les Équatoriens.
Chin : Oui, les Anglais sont très mauvais... Ils jouent 4-5-1. C'est un trucage de merde, tu sais.
Hill : Mais pour le match Ghana-Brésil, nous avons plus d'informations, non? Nous avons des gens à nous dans leur camp, non ?
Chin : Oui, absolument. Absolument. Absolument, c'est vrai."
Chin me disait deux choses. D'abord qu'un de ses associés avait des contacts avec des joueurs de l'équipe d'Équateur qui devaient perdre face à l'Angleterre. Mais l'équipe anglaise était tellement mauvaise que les Équatoriens avaient beaucoup de mal à les laisser marquer un but convaincant. L'Angleterre gagna 1 à 0, ce qui n'était pas le score que les truqueurs voulaient, mais Chin était assez content de lui et dit que quand il truquait les matches, il demandait souvent à l'équipe de jouer bien pendant la première mi-temps et mal pendant la seconde. Il pensa que c'était sûrement ce qui s'était passé avec ce match. Je ne suis absolument pas sûr de ce que j'avance, étant donné que je n'ai pas d'autres détails sur ce soi-disant trucage. Mais je cite cette conversation car je crois que le public a le droit de savoir. D'autre part, Chin garantissait que le Ghana "perdrait" face au Brésil, ce qui voulait dire, en langage de parieur, perdre avec une marge de deux buts. Cette conversation eut lieu deux jours avant le match. Il prédit que le Ghana perdrait d'au moins deux buts et il en était certain à 100% [le 27 juin, le Brésil gagna 3-0 face au Ghana, ndlr]."
Extrait de "Comment truquer un match de foot", de Declan Hill. (Editions Florent Massot, 384 pages / 19,90 euros).